Retour d’expérience sur une démarche de numérique responsable menée auprès d’une DSI : comment transformer les résultats d’un Bilan Carbone® en actions concrètes, priorisées et durables ?
De plus en plus d’organisations cherchent à réduire l’empreinte environnementale de leur numérique. La première étape consiste à mesurer les émissions liées aux services fournis par la Direction des Services d’Information (DSI), qui ne se limitent pas aux équipements : elles incluent aussi les logiciels, le cloud et les prestations IT externes.
C’est dans cette logique qu’une démarche d’accompagnement a été menée auprès d’une organisation souhaitant structurer sa stratégie de numérique responsable. Une première étude de son empreinte carbone IS/IT a permis d’établir un état des lieux. Elle a fait émerger 35 actions réparties sur 9 axes stratégiques.
Mais un diagnostic ne garantit pas sa mise en œuvre. Toutes les actions ne peuvent pas être engagées en même temps : certaines sont rapides à déployer, d’autres demandent plus de temps, de données ou de structuration. Passer à l’action suppose donc de faire des choix.
Comment passer d’une liste d’actions issues d’un Bilan Carbone® à une démarche réellement mise en œuvre ?
1. Pourquoi est-il si difficile de passer à l’action ?
Identifier des leviers de réduction constitue une étape essentielle, mais elle ne suffit pas à déterminer comment et dans quelles conditions les mettre en œuvre. La qualité des données, la faisabilité des actions et les moyens disponibles peuvent notamment conditionner leur déploiement.
1.1 La mesure fait émerger de nombreux leviers… mais pas forcément les moyens de tous les activer
Dans la démarche étudiée, l’empreinte IS/IT s’élevait à 7 710 tCO₂e, répartie sur plusieurs postes significatifs : poste de travail, logiciels, datacenter, réseau, télécommunications, matériel informatique et services tiers.
Le diagnostic révèle aussi des limites de périmètre ou de données. Certaines informations sont réparties entre plusieurs fonctions et imposent de croiser les données de la DSI et de la finance. Surtout, le niveau de précision nécessaire pour mesurer une empreinte n’est pas celui nécessaire pour piloter une action : mesurer les gains énergétiques d’une application écoconçue, par exemple, exige des données de consommation bien plus fines et des outils spécifiques.
La disponibilité des données devient ainsi un critère de priorisation. Une action qui s’appuie sur des données existantes peut être engagée plus vite ; à l’inverse, collecter ou outiller les données manquantes peut constituer une action structurante à part entière.
1.2 Des contraintes très concrètes
Le passage à l’action dépend aussi de ce que l’organisation peut réellement réaliser dans un temps donné, selon ses ressources et ses contraintes opérationnelles. Dans la démarche étudiée, la faisabilité était un critère central : privilégier des actions réalisables dans un délai défini donne de la visibilité aux décideurs et limite le risque d’échec. De premiers résultats obtenus sans bouleverser les pratiques facilitent ensuite l’adhésion à des actions plus ambitieuses.
1.3 Toutes les actions ne produisent pas immédiatement une réduction d’émissions
Certaines actions servent d’abord à mieux mesurer et piloter. C’est le cas du suivi des dépenses IT par catégorie ou de l’amélioration de l’inventaire des équipements : sans réduire directement les émissions, elles améliorent la connaissance des actifs et des usages, ainsi que la qualité des données de suivi. Elles servent donc à la fois la démarche de numérique responsable et la maîtrise de l’activité IT.
2. Comment passer à l’action ? Miser sur des actions concrètes et réalisables
Pour passer à la mise en œuvre, l’enjeu n’est pas de tout déployer immédiatement. Il s’agit plutôt de construire une dynamique progressive, en commençant par des actions dont on peut rapidement démontrer la faisabilité et qui présentent un intérêt concret pour l’organisation.
2.1 Prioriser plutôt que vouloir tout faire
Face à une longue liste d’actions, il faut d’abord choisir, en s’appuyant sur la faisabilité, le délai de mise en œuvre, les moyens nécessaires et le niveau de priorité. Cette approche est particulièrement adaptée aux petites DSI, à celles qui disposent d’un budget limité pour le numérique responsable ou qui restent prudentes sur ces sujets : des premiers résultats obtenus dans un délai réaliste réduisent progressivement l’incertitude.
2.2 Commencer par des actions réalisables et visibles
Certaines actions produisent vite des résultats compréhensibles par tous. C’est le cas du Digital Clean Up, qui a enregistré 300 visites, donnant de la visibilité à la démarche et mobilisant les collaborateurs. Ce type d’action fait aussi évoluer la perception de la DSI : en répondant à des problématiques du quotidien, comme la gestion de l’espace de stockage, elle n’est plus seulement l’équipe que l’on sollicite en cas de panne. Il s’agit autant de réduire les émissions que de créer une dynamique positive autour du numérique responsable.
2.3 Donner un intérêt concret aux actions
Une action environnementale peut aussi produire des bénéfices organisationnels ou économiques : meilleur suivi des équipements, usages optimisés, services numériques mieux maîtrisés. Une action qui répond à un besoin métier ou permet de maîtriser des coûts convainc plus facilement les décideurs et facilite l’obtention de budget ou de ressources.
3. Les parties prenantes : sélectionner les actions avec une vision à 360° des enjeux
La faisabilité d’une action ne se lit pas uniquement dans un diagnostic environnemental : elle dépend aussi des contraintes opérationnelles, des ressources et des pratiques des équipes. Impliquer les parties prenantes dès la sélection des actions permet de croiser les points de vue, d’anticiper les contraintes et de retenir des actions à la fois pertinentes et réalistes.
3.1 Partir du terrain et du contexte des équipes
Une même action peut être très différente à mettre en œuvre selon les outils, les processus ou les contraintes des équipes : simple à l’échelle de la DSI, elle peut nécessiter des adaptations techniques, des arbitrages budgétaires ou l’intervention d’autres services. Dans la démarche étudiée, des ateliers ont permis d’évaluer collectivement la faisabilité et la priorité des actions, et de faire émerger des actions plus réalistes.
3.2 Impliquer les métiers concernés
Le numérique responsable ne relève pas d’une seule équipe : IT, architecture, infrastructure, achats, gestion des actifs, métiers, communication, équipes transition et HSE peuvent être concernés. Les achats responsables l’illustrent bien. Plutôt que de changer de fournisseur pour une garantie plus longue, il peut être pertinent d’explorer avec le fournisseur actuel les moyens de prolonger la durée de vie des équipements : réparation par un partenaire agréé, extension de garantie ou interventions autorisées plus nombreuses sans perte de garantie. L’objectif est de concilier enjeux environnementaux, contraintes métier et relations fournisseurs.
3.3 Donner un rôle clair sans créer une charge supplémentaire disproportionnée
Impliquer les collaborateurs ne signifie pas leur faire porter seuls une nouvelle démarche. Des personnes relais dans les départements facilitent la circulation de l’information et le suivi des actions, à condition que leur rôle ne soit pas seulement descendant : elles doivent aussi faire remonter les besoins et attentes des équipes. Dans la démarche étudiée, ce réseau de référents devait améliorer la communication et favoriser une mise en œuvre plus homogène. Lorsque les actions répondent aux besoins exprimés, la mobilisation est plus facile à obtenir.
4. Stratégie, vision et long terme : inscrire les actions dans une trajectoire
Les premières actions permettent de lancer la dynamique, mais elles ne suffisent pas à transformer durablement les pratiques. Pour inscrire le numérique responsable dans le temps, les actions doivent progressivement s’intégrer aux processus existants et s’inscrire dans une trajectoire.
4.1 Les quick wins ne sont qu’une première étape
Les premières actions lancent la dynamique, mais certaines transformations demandent plus de temps : faire évoluer un processus d’achat, améliorer la qualité des données, revoir la gestion des équipements ou intégrer des critères environnementaux dans les projets. Définir des objectifs à court et long terme, puis une trajectoire de décarbonation, permet de ne plus considérer chaque action isolément.
4.2 Inscrire les actions dans les processus existants
Plusieurs outils et méthodes développés dans le cadre de la démarche vont dans ce sens :
- Évaluation de l’impact des projets : intégrer des critères liés à l’impact environnemental, à l’empreinte carbone et à l’écoconception dans l’évaluation des projets.
- Méthodologie d’impact des services fournis par la DSI : sensibiliser à l’impact environnemental des services numériques et apporter des éléments supplémentaires à la décision. Cette approche peut notamment s’appliquer aux machines virtuelles, aux licences logicielles, aux crédits IA ou encore à la fourniture d’équipements.
- Green Ops / FinOps : rapprocher maîtrise des ressources, performance, coûts et impact environnemental.
- Suivi des fournisseurs : intégrer progressivement des critères environnementaux dans les achats et le suivi des fournisseurs.
Dans un second temps, ce suivi peut également permettre d’obtenir des données environnementales plus précises, de suivre les engagements et les projets de décarbonation des fournisseurs, voire de les encourager à améliorer leurs pratiques.
L’objectif est de faire du numérique responsable un élément des décisions et des processus existants, plutôt qu’une démarche menée en parallèle.
4.3 Mesurer, présenter les résultats et ajuster
Une trajectoire n’est pas figée. Elle suppose des objectifs, des indicateurs et des points de suivi, ainsi qu’une présentation régulière des résultats pour maintenir la mobilisation. Une action améliore la connaissance d’un périmètre, qui éclaire une décision, qui conduit à une nouvelle action : mesurer, agir, apprendre, ajuster, poursuivre. C’est cette continuité qui transforme un Bilan Carbone® ponctuel en véritable démarche de transformation.
Conclusion
Un Bilan Carbone® est un point de départ : il identifie les principaux postes d’émissions et les leviers d’action. Le véritable enjeu commence ensuite : transformer ces constats en actions concrètes et réalisables dans un temps donné.
Cela suppose de sélectionner les actions au regard des objectifs environnementaux, mais aussi des contraintes opérationnelles, des ressources et des priorités de l’organisation. Impliquer les parties prenantes dès cette sélection apporte une vision à 360° et permet d’anticiper les difficultés. La réussite repose sur la capacité à trouver un intérêt commun entre réduction d’impact et priorités de l’organisation : des actions construites avec les acteurs concernés sont plus facilement acceptées, soutenues et inscrites dans le temps.
Passer à l’action après un Bilan Carbone®, ce n’est donc pas appliquer une liste de recommandations, mais engager une démarche progressive : choisir les actions avec les bonnes parties prenantes, fixer des conditions et des délais réalistes, agir, mesurer, ajuster et poursuivre.
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